Une fleur qui a tenu tête à un empire

Sur Pétales d’Histoire, on rappelle qu’en Chine, sous la dynastie Tang (618-907), porter un motif de pivoine brodé sans être noble pouvait coûter cher : cette fleur fut un privilège d’État avant d’être un privilège de jardinier. Et un jour, dit la légende, elle a réussi ce qu’aucun ministre n’aurait osé tenter : désobéir à une impératrice.

Pendant treize siècles, cette fleur a occupé une place que peu d’autres plantes ont connue : celle d’un enjeu de pouvoir, disputé entre empereurs, poètes, dynasties et, plus près de nous, un Congrès qui n’arrive toujours pas à trancher.

Pour cerner la pivoine en Chine, il faut d’abord mesurer à quel point elle a longtemps appartenu davantage à l’État qu’aux jardiniers.

Ce que ce récit propose de suivre :

  • Comment une fleur devient, sous les Tang, un privilège réservé à l’aristocratie.
  • Le jour où une impératrice a perdu un bras de fer contre une pivoine récalcitrante.
  • Pourquoi, mille trois cents ans plus tard, la Chine moderne n’arrive toujours pas à choisir sa fleur nationale.

Des origines modestes

Avant de régner, la pivoine a d’abord servi. Les premières traces de sa culture en Chine remontent à l’époque des Zhou, il y a environ trois mille ans, mais son usage était alors tout autre que décoratif : c’est une plante médicinale, appréciée pour sa racine, bien avant d’être admirée pour ses pétales ; un savoir que les chasseurs de plantes continuent d’interroger aujourd’hui, entre pharmacopées anciennes et laboratoires modernes

Ce n’est que sous les Han, quelques siècles plus tard, qu’elle commence à quitter le domaine du remède pour entrer dans celui du jardin d’agrément, plantée dans les résidences des familles les plus en vue comme un signe de prospérité.

C’est sous la brève dynastie Sui que la pivoine change véritablement d’échelle. En 611, l’empereur Yang-Ti fait aménager à Luoyang un immense parc impérial, le Xiyuan, et ordonne que les plus belles fleurs de tout l’empire y soient rassemblées.

Vingt caisses de pivoines, aux variétés déjà réputées, sont ainsi envoyées depuis la région d’Yizhou pour y être plantées. Ce geste, en apparence anodin, marque le point de départ d’une véritable culture de la pivoine à Luoyang, et annonce ce qui va suivre : l’arrivée d’une dynastie qui va faire de cette fleur un outil de pouvoir.

Un privilège d’État sous les Tang

Avec les Tang, à partir du VIIe siècle, la pivoine change de statut. Elle n’est plus seulement admirée : elle devient un marqueur social explicite, presque un uniforme. La cultiver dans son jardin, porter son motif brodé sur un vêtement, devient un privilège réservé à l’aristocratie et à la famille impériale. Pour un roturier, s’en parer relevait de l’usurpation, et la sanction pouvait être sévère. Une fleur transformée en frontière sociale, visible à l’œil nu.

Dans les jardins de la capitale Chang’an, la pivoine règne. Les poètes de cour la célèbrent, les peintres sur soie l’immortalisent, et son nom devient synonyme de richesse et d’honneur. C’est dans ce contexte de faste absolu que va se jouer l’épisode le plus célèbre de toute son histoire chinoise : celui où, pour une fois, la fleur va décider de ne pas obéir.

Le jour où une fleur a résisté à une impératrice

Wu Zetian reste, aujourd’hui encore, la seule femme à avoir régné sur la Chine impériale sous son propre nom d’empereur. Son pouvoir était absolu ; sur ses ministres, sur ses armées, sur son immense cour. Sur ses fleurs, en revanche, il allait trouver une limite inattendue.

L’histoire, transmise depuis des siècles, se déroule un soir d’hiver dans les jardins impériaux de Chang’an. Lassée de contempler des allées dénudées en pleine saison froide, l’impératrice ordonne à toutes les fleurs de son royaume de fleurir sur-le-champ, malgré le gel. Une exigence absurde, mais une exigence impériale : personne ne discute.

Cette nuit-là, dit la légende, toutes les fleurs obéissent. Les pruniers, les camélias, les pêchers déploient leurs pétales contre toute logique botanique, terrifiés à l’idée de contrarier le pouvoir. Toutes, sauf une. Au matin, dans le jardin transformé en tapis multicolore, les pivoines se dressent encore nues, sans la moindre fleur ouverte.

Furieuse d’être ainsi défiée par de simples tiges, Wu Zetian ne pardonne pas. Elle ordonne le bannissement immédiat de toutes les pivoines de sa capitale : direction Luoyang, à l’époque une ville secondaire, où on les relègue comme on exile un courtisan tombé en disgrâce. Certaines versions du récit ajoutent un dernier geste de colère : l’impératrice aurait même fait brûler les plants bannis, pour être certaine qu’ils ne refleuriraient jamais.

Mais l’histoire ne s’arrête pas sur une punition. Au printemps suivant, à Luoyang, les pivoines refleurissent, plus belles, plus abondantes que jamais, comme si l’exil et le feu n’avaient fait que les rendre plus fortes. La ville qui devait n’être qu’un lieu de bannissement devient, dès lors, la véritable capitale florale de la Chine, un statut qu’elle n’a jamais vraiment perdu depuis.

Dans un empire où tout pliait devant la volonté impériale, la pivoine devient le seul sujet, végétal ou humain, dont la légende retient qu’il a osé dire non. Elle cesse d’être seulement un symbole de richesse pour devenir un symbole d’intégrité, la preuve vivante qu’un pouvoir, même absolu, connaît des limites.

Luoyang, capitale malgré elle

L’exil se transforme en consécration. Sous les Song, quelques siècles plus tard, Luoyang est devenue si indissociable de la pivoine que l’un des plus grands lettrés de l’époque, Ouyang Xiu, lui consacre un texte entier, ses Chroniques des pivoines de Luoyang, recensant avec une précision d’horticulteur les variétés les plus admirées, fruits de greffes savantes que les jardiniers de la ville perfectionnent d’une saison à l’autre ; une sélection patiente qui préfigure, à sa manière, l’Empire du Germe et ce qu’il raconte du végétal façonné par la main humaine. La fleur bannie par une impératrice était devenue, sans ironie apparente, la fierté de toute une civilisation.

Le centre de gravité horticole finira par se déplacer une nouvelle fois, sous les Ming, vers la ville de Caozhou (l’actuelle Heze) qui revendique aujourd’hui encore le titre de plus grande surface de culture de pivoines au monde. Luoyang, elle, garde intact son statut symbolique : on ne bannit pas une légende aussi facilement qu’une plante.

C’est sous les Qing, bien plus tard, que la pivoine trouve un nouvel écho inattendu à cette même veine de résistance. Le peintre Yun Shouping, l’un des plus grands maîtres de son temps, peint plusieurs pivoines dont on garde aujourd’hui la trace dans les plus grands musées.

L’une d’elles, aux pétales légèrement fanés et parcourus de fines nervures rougeâtres, n’est pas un simple exercice de style : elle porte, selon l’inscription qui l’accompagne, un message codé de fidélité à la dynastie Ming tout juste renversée par les nouveaux maîtres mandchous. Des siècles après Wu Zetian, la même fleur redevient, sous un pinceau différent, un symbole discret de résistance à un pouvoir qui vient de changer de mains.

Une fleur que personne n’arrive plus à choisir

L’histoire pourrait s’arrêter là, sur cette continuité entre une légende du VIIe siècle et une toile du XVIIe. Mais le plus surprenant se joue à l’époque contemporaine.

En 1903, sur le déclin de la dynastie Qing, la pivoine est officiellement proclamée fleur nationale de la Chine ; la reconnaissance ultime d’un statut qu’elle occupait déjà dans les esprits depuis des siècles, à la manière dont le chrysanthème reste, au Japon voisin, indissociable du trône impérial.

Ce titre ne dure pourtant qu’une génération : dès 1929, c’est la fleur de prunier, symbole de résilience hivernale, qui prend sa place. Puis, en 1949, avec l’avènement de la République populaire, la Chine continentale cesse purement et simplement d’avoir une fleur nationale officielle.

Le sujet ne disparaît pas pour autant. En 1994, un vaste sondage national propose de réinstaurer la pivoine dans ce rôle honorifique ; le vote populaire lui est largement favorable. Mais le Congrès national du peuple, chargé de ratifier la décision, ne le fera jamais.

Une nouvelle tentative est relancée en 2003. Elle non plus n’aboutit pas. Aujourd’hui encore, la Chine n’a pas de fleur nationale légalement désignée, et certains spécialistes en sont réduits à proposer un compromis à l’amiable : « un pays, deux fleurs », la pivoine et le prunier se partageant, sans base légale, un symbole que personne ne parvient à trancher définitivement.

Cette persistance a de quoi donner le vertige. Treize siècles après avoir refusé de fleurir sur ordre d’une impératrice, la pivoine continue, d’une tout autre manière, à échapper à toute tentative de contrôle définitif par le pouvoir ;  cette fois non plus celui d’une seule femme dans un jardin, mais celui d’un Congrès entier, dans un pays qui a pourtant changé plusieurs fois de visage.

Entre-temps, en 1959, alors qu’il visitait Luoyang en compagnie d’hôtes étrangers, le premier ministre Zhou Enlai s’était lui-même enquis personnellement de l’état de la culture locale et avait donné l’instruction de la sauver d’urgence ; preuve que même sans statut officiel, aucun pouvoir chinois n’a jamais cessé de vouloir se l’approprier.

En 1983, la ville organise son premier grand festival international consacré à la fleur ; toujours vivant aujourd’hui, et devenu depuis un rendez-vous culturel majeur du calendrier chinois.

Une fleur, deux natures

Un dernier détail mérite d’être connu : la pivoine que se disputent tous ces récits recouvre en réalité deux plantes bien distinctes. La première, la pivoine arborescente, celle qui ornait les jardins impériaux des Tang, est un véritable arbuste ligneux dont les tiges persistent d’une année sur l’autre, capable de vivre plusieurs siècles ; une architecture vivante, à l’image de la pérennité et du rang qu’elle symbolisait.

La seconde, la pivoine herbacée, disparaît chaque hiver pour renaître du sol au printemps suivant : plus humble dans son cycle, elle fut longtemps la variété privilégiée pour ses vertus médicinales, avant de devenir, bien plus tard, la préférée des jardins occidentaux.

Cette dualité entre l’arbuste éternel et la tige qui renaît chaque année n’est peut-être pas un hasard esthétique. Elle raconte, à sa manière silencieuse, la même histoire que les empereurs, les impératrices et les congrès : celle d’un symbole qui traverse les bouleversements sans jamais vraiment disparaître, quitte à devoir renaître de zéro à chaque printemps.

De Chang’an à aujourd’hui, la pivoine n’a cessé de rappeler à ceux qui prétendaient la dompter qu’une fleur, même la plus prisée du monde, garde une part d’elle-même que nul décret ne peut contraindre. Reste une question qui dépasse la seule Chine : que se passe-t-il quand cette même fleur, chargée d’une histoire aussi politique, traverse les frontières et change de continent ; quand elle cesse d’être un symbole de pouvoir pour devenir, ailleurs, un symbole de tout autre chose ?

Pour vérifier et prolonger le récit

Ce récit s’appuie sur l’histoire dynastique chinoise et sur des sources muséales et encyclopédiques de référence. Voici quelques pistes pour approfondir le sujet.

  • Musée national des arts asiatiques – Guimet, exposition La Chine des Tang : plus de 200 œuvres issues des institutions muséales chinoises, pour explorer le faste de Chang’an, capitale florissante de la dynastie Tang.
  • Encyclopædia Universalis, notice « Wu Zetian » : une biographie de référence de la seule femme à avoir porté le titre d’empereur dans l’histoire chinoise.
  • Danielle Elisseeff, La Femme au temps des empereurs de Chine, Éditions Stock, coll. Le Livre de poche, 1988 : une étude de référence sur la place des femmes dans la Chine impériale.

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